Moussa Traoré, Les représentations du peuple chez Montesquieu (thèse) Stéphane Bonnet

Moussa Traoré, "Les représentations du peuple chez Montesquieu", thèse, université de Clermont Auvergne, 2020 (dir. Jacques Wagner, IHRIM, et Alioune-Badara Diané, université de Dakar), en ligne sur HAL-SHS [consulter]

La thèse de Moussa Traoré, "Les Représentations du peuple chez Montesquieu", entreprend une enquête dont l’ampleur serait considérable s’il s’agissait à la fois de prendre en compte l’ensemble des écrits de Montesquieu, l’ensemble des représentations du « peuple » chez Montesquieu et l’ensemble des relations conceptuelles en fonction desquelles ces représentations du peuple s’ordonnent et se transforment depuis les premiers écrits jusqu’à la publication de L’Esprit des lois.

Mais, en fait, la thèse se donne des ambitions plus modestes pour des raisons qui ont à voir avec la méthode employée. Dans le chapitre I de la première partie, cette méthode est d’abord appliquée à un certain nombre de termes grecs, puis latins, que nous traduisons généralement par le mot « peuple ». Elle consiste pour l’essentiel en un repérage lexical de plusieurs occurrences des mots dèmos, ethnos, plêthos et dans la description du contexte dans lequel l’un ou l’autre terme est employé, en particulier chez Aristote ou chez Platon. Un travail de même sorte est ensuite accompli à propos des termes populus et plebs. Et cette méthode est encore employée, à quelques nuances près, lorsque dans le chapitre II, il s’agit d’entrer dans la lecture de Montesquieu : puisqu’il est question de repérer des occurrences du mot « peuple » et d’en décrire l’usage et le contexte, et non de rendre compte de la constitution progressive d’un système de concepts qui justifierait que les représentations du peuple et la transformation de ces représentations deviennent centrales, on peut comprendre que le corpus sur lequel s’appuie l’auteur soit, en définitive, plus restreint que ne le suggérait le titre et se réduise presque exclusivement aux trois ouvrages majeurs que sont les Lettres persanes, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, L’Esprit des lois. Ni les Pensées (citées une seule fois), ni le Spicilège, par exemple, ne sont pris en compte, ni les fragments rejetés de L’Esprit des lois.

Lorsque l’enquête lexicale aborde la lecture de Montesquieu, le schème méthodique qui prévaut, et qui sera plusieurs fois réutilisé par l’auteur, consiste à pointer certaines occurrences de vocabulaire courantes au XVIIIe siècle, puis à situer les mêmes occurrences chez Montesquieu. Ce qui n’est guère interrogé, c’est le choix du corpus et encore moins les raisons qui pourraient faire que tous les textes ne sont pas de même rang, s’il s’agit de comprendre ce qu’est le peuple chez Montesquieu. De la sorte, le poids spécifique de L’Esprit des lois s’impose comme une évidence qui n’est jamais discutée. Ne serait-il pas pourtant pertinent de se demander quelles sont les transformations qui, des Lettres persanes à L’Esprit des lois, en passant par les Considérations, affectent l’idée de peuple et d’accomplir le travail nécessaire pour justifier que l’on veuille en définitive faire du peuple une notion centrale dans la pensée du dernier Montesquieu ou de Montesquieu en général ?
À l’issue des deux premiers chapitres les résultats obtenus consistent dans le repérage de quatre acceptions du mot « peuple » chez Montesquieu : une acception juridico-politique, une acception sociale, une acception ethnique, une acception démographique. Le chapitre III complète l’enquête par une étude des usages du mot « nation », dont la polysémie coïncide en grande partie avec celle du mot « peuple », dans son sens politique et dans son sens ethnique ou ethnologique. L’auteur ne néglige pas les nuances et les variations qui empêchent de considérer « peuple » et « nation » comme des synonymes parfaits, mais c’est en définitive pour les minimiser et conclure que nation « joue le rôle d’équivalent quasi-parfait et de substitut à peuple » (p. 119). Viennent enfin un ensemble de considérations touchant des termes secondaires : plebs et « plébéien » renvoyant à l’histoire romaine et au partage entre patriciens et plébéiens ; « multitude », « populace » ; « peupler », « dépeupler » et « repeupler », qui renvoient évidemment à la notion de population ; enfin, « populaire », qui renvoie soit au régime dans lequel la souveraineté est au peuple, soit à ce qui concerne la masse du peuple.

L’ensemble de cette première partie paraît hésiter entre la reductio ad unum d’une pluralité de termes et la dispersion dans la diversité des occurrences pour finalement aboutir à un résultat assez pauvre et en tout cas peu éclairant quant aux intentions fondamentales qui président à la composition de L’Esprit des lois.

La suite de l’ouvrage se propose de dépasser l’enquête purement lexicologique pour dessiner les traits psychologiques et moraux du peuple chez Montesquieu. Mais la méthode reste lexicologique en son principe et consiste à abstraire des caractéristiques attribuées ici ou là au peuple compris selon telle ou telle acception. Le peuple, comme plèbe ou populace, apparaît donc comme un grand animal traversé de passions extrêmes, comme enfantin et stupide, en proie aux démagogues, pétri de préjugés indéracinables. Mais par un changement complet de perspective, le peuple apparaît aussi comme conservateur des mœurs et son affectivité ainsi moralisée fait contrepoids à la corruption des Grands.

Viennent ensuite les peuples comme nations. Ici, par la force des choses, l’enquête lexicologique est comme dépassée par son objet et contrainte d’entrer dans le réseau des concepts que déploie Montesquieu dans L’Esprit des lois. Car la nation au sens psychologique et moral, c’est la nation comme esprit général. Et dans les déterminations qui font l’esprit général de chaque nation se trouvent entrecroisées des séries causales différentes qui relèvent du physique, du moral et du politique. C’est en somme le réseau entier des concepts de L’Esprit des lois qu’il faudrait convoquer pour rendre pleinement compte de l’esprit général des nations. Moussa Traoré ne s’engage pas sur cette voie, mais étant conduit à prendre en compte les différences qui séparent les peuples de l’Antiquité des peuples de l’Europe moderne puis, dans l’Europe moderne, les différences entre les Espagnols, les Anglais et les Français, sa tendance persistante à réunir les différences sous un petit nombre de déterminations générales est combattue par la nécessité de respecter la consistance et la complexité de son objet d’étude. Et l’auteur en vient même, dans le chapitre VI de la deuxième partie, à introduire du mouvement là où prévalait jusqu’à présent l’immobilité des abstractions : ce dernier chapitre s’intéresse en effet aux « différents stades d’évolution des peuples » et tire de la lecture de L’Esprit des lois l’esquisse d’une histoire universelle de l’humanité. Là encore, la méthode employée se donne explicitement comme lexicologique, puisqu’il s’agit de ramener le concept de peuple chez Montesquieu, du moins dans L’Esprit des lois, à un système de signifiés (de sèmes ou traits distinctifs : mode de subsistance, mode de vie, habitat, moyen de régulation, modèle économique, religion) et de sémèmes (sauvages, barbares, policés ou civilisés) censés rendre compte de la variété des peuples dans l’histoire humaine et offrir donc une grille de lecture du mouvement historique de l’humanité.

Souvenons-nous de ce que dit Montesquieu dans les Pensées à propos de la machine de L’Esprit des lois : « Quand un ouvrage est systématique, il faut encore être sûr que l’on tient bien tout le système. Voyez une grande machine faite pour produire un effet. Vous voyez des roues qui tournent en sens opposé ; vous croiriez, au premier coup d’œil, que la machine va se détruire elle-même, que tout le rouage va s’empêcher, que la machine va s’arrêter. Elle va toujours : ces pièces qui paraissent d’abord se détruire s’unissent pour l’objet proposé. » (Pensées, n° 2092). Si l’on veut entrer dans la compréhension du système de L’Esprit des lois il faudrait donc s’assurer que l’on tient bien tout le système. Or, c’est là ce que l’on manque si l’on n‘est pas attentif au mouvement de l’ensemble et à l’effet qu’il produit par le moyen d’éléments à première vue contradictoires. Il est à craindre que l’ouvrage de Moussa Traoré reste assez éloigné d’une vraie compréhension de ce que propose Montesquieu pour avoir voulu ne considérer dans la machine qu’un seul rouage ou un petit nombre de rouages, de manière statique et très peu contradictoire ; car la polysémie seule ne fait pas contradiction et mouvement. Mais on accordera sans peine que l’ouvrage collecte, organise et met à la disposition de son lecteur un très riche matériel lexical.

Stéphane Bonnet (Paris)